Philosophie de l'Histoire : comment les fictions du passé façonnent notre avenir
Sous de nouvelles fictions, la Philosophie de l'Histoire continue de modeler la politique, l'économie et notre imaginaire de l'avenir. De Hegel à Nick Land.
La prémisse de départ est la même que celle qui m'a récemment poussé à écrire sur l'apocalypse : notre imaginaire du futur n'est ni à nous ni libre. Il est codé par de grandes structures fictionnelles qui nous fournissent un modèle que nous complétons ensuite avec de sympathiques petits personnages et des décors. Aujourd'hui, on va parler de la reine oubliée des structures imaginaires du futur : la Philosophie de l'Histoire. Déclarée morte à de multiples reprises mais, pour le meilleur ou pour le pire, tournant à plein régime dans notre imaginaire historique. Ce texte se veut une introduction rapide et un peu crade. C'est parti.
Nous existons dans le temps. Jusque-là, on est d'accord. Mais voilà : en tant qu'humains qui accumulent de la culture au fil des générations, forment des communautés et consignent ce qui arrive à ces communautés avec le temps, nous avons convenu que nous existons dans une chose qui est un peu plus que le temps, chose que nous avons décidé d'appeler l'histoire. Les Grecs avaient le substantif histor, qui désignait le témoin oculaire d'une situation, quelqu'un qui avait vu quelque chose et savait donc de quoi il retournait. Quand Hérodote a interrogé des témoins dans son entreprise de documenter les guerres médiques, il a eu recours à la forme verbale historein, pour décrire cette activité qui consiste à enquêter auprès des témoins et à écrire ce qu'ils savent parce qu'ils l'ont vu. Ses enquêtes, une fois systématisées, ont pris le nom d'historíai. Il a fallu bien des siècles pour que les « histoires » au pluriel, comme récit de faits passés, cèdent la place à « l'Histoire » comme singulier collectif, qui n'est pas le nom d'un collectif d'artistes un peu perché mais un substantif singulier qui englobe et subsume une pluralité de choses. C'est amusant d'historiciser la notion d'histoire pour se rappeler que rien n'a existé depuis toujours. Mais on y reviendra : pour l'instant, ce détour servait à ce que vous m'accordiez qu'au moins en tant que membres d'une société à laquelle il arrive des choses, nous existons dans l'histoire (peu importe ici que nous nous sentions en être une part héroïque ou que nous soyons de pauvres types essayant de survivre pendant que les choses sérieuses se passent ailleurs).
Il se trouve donc que nous entretenons toutes sortes de rapports avec l'histoire. En général, nous choisissons un passé auquel nous identifier. Tu es un centurion romain condamné à vivre dans cette époque postmoderne ? Mais oui, champion. Tu es l'héritier d'Alberdi ? Tu es l'ombre terrible de Facundo ? Tu es le petit-fils des ouvriers qu'ils n'ont pas pu tuer ou des sorcières qu'ils n'ont pas pu brûler ? Tu es Tupac Amaru ou l'hispanité ? Tu es Rucci ou Tosco ? Tu es la voix de ceux qui sont tombés ou l'enfant gâté des vainqueurs ? Nous construisons une grande partie de notre identité en nous identifiant à un passé historique qui nous mobilise. Et ce passé nous importe presque toujours en fonction de ce que nous voulons faire dans le futur. La question de savoir si tu es l'héritier d'Alberdi ou l'ombre de Facundo, c'est clair, est bien moins une dispute sur le passé de l'Argentine que sur son avenir.
Nous construisons une grande partie de notre identité en nous identifiant à un passé historique qui nous mobilise. Et ce passé nous importe presque toujours en fonction de ce que nous voulons faire dans le futur.
Notre rapport à l'histoire est donc aussi une affaire de futur. Plus précisément, d'une lutte politique pour le futur. Hé, me direz-vous, mais si l'histoire est une discipline académique avec des standards épistémologiques sérieux, ce n'est pas un peu le bordel qu'elle s'occupe aussi du futur ? Si, bien sûr. C'est pour ça qu'à son heure de gloire, au temps des guillotines et des aristocrates sans tête, la question de l'histoire du futur a reçu son joli nom : « Philosophie de l'Histoire ».
Pourquoi ça ? Eh bien, parce qu'au lieu de s'interroger sur les événements de l'histoire, elle s'interroge sur les dynamiques ou les forces sous-jacentes qui la font avancer dans un sens ou dans l'autre. La considération pensante de l'histoire, dit Hegel, qui se distingue de l'histoire pragmatique. Ou la recherche de lois générales qui nous permettraient, comme le voulait Kant, de trouver un cours régulier dans ce qui, à première vue, ressemble à un joyeux bordel. C'est là que nous autres, gros geeks de l'épique, on s'emballe, parce qu'on parle des forces tonitruantes de l'histoire qui embrasent les villes, anéantissent les armées et guident depuis leur tour de guet les destinées d'empires éternels comme de quartiers oubliés.
Malheureusement pour nous, la philosophie de l'histoire a été déclarée morte encore et encore. En un sens, c'est mérité : il est probable qu'il n'existe pas de forces de l'histoire. Pourtant, cette discipline compte parmi les morts-vivants, car peu importe combien de fois l'université signe son certificat de décès, elle s'obstine à revenir déguisée en science-fiction, en théorie politique ou en économie. À la fin de ce texte, je voudrais montrer que l'actualité de la philosophie de l'histoire saute particulièrement aux yeux dans deux domaines qui occupent le devant de la scène : les débats accélérationnistes et la théorie économique. À quoi bon ce petit éclairage que je propose, qui consiste à comprendre ces discussions sous l'étiquette anachronique de « philosophie de l'histoire » ? Si on doit passer nos journées à débattre du futur avec des anons, autant comprendre que ce débat s'inscrit dans une tradition, et que presque toujours nos takes ultra-perchées sur le sujet ne sont qu'une reformulation des grands modèles fictionnels que nous avons achetés sans le savoir, tout emballés avec le ruban.
Mais avant de revenir à l'ère d'internet, si vous voulez bien accompagner ce mordu d'imaginaire historique, on va faire une petite balade rapide à travers l'ascension et la chute des philosophies de l'histoire. Si tu veux aller droit au débat actuel, file directement à la partie « The dead don´t die ». Un livre dont vous êtes le héros.

Le cercle ou la ligne ? Futur et espérance
Avant que la philosophie de l'histoire ne reçoive son nom, les débats théologico-métaphysiques s'employaient déjà à mettre en métaphores des figures de la temporalité. Comme le rappelle Robi Chuit Roganovich dans une chronique consacrée au cinéma de Lucrecia Martel, deux modèles historiquement opposés ont été le cercle et la ligne. Le premier, présent dans d'innombrables cosmovisions et assez fidèle à notre perception de la nature, implique que tout recommence, que ce qui est détruit renaît, que les choses se reproduisent de manière identique ou similaire. Dans le modèle de la ligne, il y a un début et une fin.
Chacun a ses avantages, et ils se superposent souvent. Les Grecs d'avant Platon avaient une conception cyclique du monde naturel et linéaire de la vie individuelle. Dans un monde qui se régénère, nous sommes la seule chose qui meurt. La théologie chrétienne, avec sa Genèse et son Apocalypse, tend vers le linéaire. Bien sûr, dans l'Apocalypse quelque chose recommence, mais il n'y aura pas de répétition à l'identique, et c'est là que je veux introduire un argument d'Augustin d'Hippone (saint Augustin pour les intimes) que j'aime beaucoup : l'espérance. Son plaidoyer contre le temps cyclique dit :
Si l'âme, qui ne doit plus retourner à ses misères, se trouve libre comme elle ne l'avait jamais été auparavant, il se produit en elle quelque chose qui n'avait jamais eu lieu, quelque chose de vraiment grand, à savoir qu'elle ne perdra plus jamais l'éternelle félicité. Et si dans la nature immortelle survient une nouveauté si importante, qui ne s'est répétée dans aucun cycle antérieur ni ne se répétera dans aucun cycle postérieur, pourquoi prétend-on nier cette même possibilité chez les êtres mortels ? (La Cité de Dieu, Livre XX, Chapitre XIII).
Pour qu'il y ait de l'espérance, quelque chose doit changer une fois pour toutes ; il y a quelque chose de désolant à penser que chaque tourment surmonté reviendra. On retrouve un écho très fort de cet argument dans des mots d'ordre comme le « Nunca Más », et dans l'idée courante qu'on étudie l'histoire pour qu'elle ne se répète pas. L'espoir que les tourments subis collectivement ne puissent plus se reproduire. Bien sûr, en temps dystopiques, le modèle de la ligne nous inspire aussi de la peur. C'est peut-être pour ça qu'il nous est difficile aujourd'hui de penser une conception cyclique de la nature : nous sommes convaincus que les conneries que nous faisons restent pour toujours. Le cercle et la ligne cohabitent dans notre imaginaire quotidien, que l'on invoque le fait que notre réalité politique ennuyeuse se répète tous les X ans, ou que notre réalité politique vertigineuse nous conduit INÉVITABLEMENT ET À TOUTE VITESSE vers un destin X.

Les discussions médiévales sur la temporalité et l'histoire sont un magnifique rabbit hole. Un autre débat que j'adore apparaît dans le De divina omnipotentia, au XIe siècle, de l'Italien Pierre Damien. La question était la suivante : si, par son omnipotence, Dieu peut changer n'importe quoi au présent ou au futur, alors il peut aussi changer n'importe quoi au passé, puisqu'il ne semble pas très omnipotent de supposer Dieu conditionné par la succession linéaire du temps. Ainsi, dans les versions les plus audacieuses des philosophes dialecticiens de l'époque, Dieu pourrait décider que Rome n'ait jamais été fondée, ce qui rend tout le passé contingent. Dieu peut même te reprendre ce que tu as déjà dansé. Ce magnifique débat, qui dans ma tête se connecte immédiatement à Doctor Who, Damien le règle de façon peu convaincante en disant que Dieu peut changer le passé, mais qu'il ne le veut pas. Petite perle relevée par la médiéviste Silvia Magnavacca : Borges joue avec cette discussion dans sa nouvelle « L'autre mort », où un gaucho d'Entre Ríos nommé Pedro Damián (sans blague) parvient à infléchir son passé honteux et à mourir héroïquement à la bataille de Masoller.
Pour qu'il y ait de l'espérance, quelque chose doit changer une fois pour toutes ; il y a quelque chose de désolant à penser que chaque tourment surmonté reviendra.
Le chaînon manquant entre l'apocalyptisme chrétien et la philosophie de l'histoire se trouve peut-être chez Joachim de Flore, abbé calabrais du XIIe siècle. Ce bon vieux Joachim a réuni les deux mondes qui chez Augustin restaient encore séparés : celui de la cité terrestre et celui de la cité de Dieu. Si auparavant l'histoire humaine était une suite d'exactions qui pouvaient bien être plus ou moins cycliques en attendant l'événement décisif, pour Joachim de Flore on pouvait interpréter les faits et les personnages de l'histoire séculière comme des figures et des accomplissements de l'histoire totale du monde. Les acteurs historiques de son temps deviennent des playing characters de l'histoire biblique. Avec la pensée de Joachim de Flore, cette fois pour de bon, nous n'existons plus dans l'attente de l'histoire : nous existons dans l'histoire.

Ce qui m'intéresse dans cette digression médiévale, c'est de voir que, sous forme de débats théologiques, toutes les discussions qui donnent lieu aux débats modernes sur l'histoire étaient déjà là : le futur apporte-t-il de la nouveauté ou de la répétition ? Y a-t-il une nécessité dans l'histoire, ou tout peut-il arriver ? Nos actions et celles de nos contemporains sont-elles vraiment importantes, ou l'apocalypse arrivera-t-elle quoi que nous fassions ?
L'hyperstition avant l'hyperstition (you Kant always get what you want)
Puisqu'on a déjà évoqué Doctor Who, faisons un autre saut dans le temps jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. À ce moment-là, la philosophie de l'histoire a déjà un nom à elle, emprunté à une section de l'Essai sur les mœurs de Voltaire. Les temps sont compliqués : en Prusse règne Frédéric le Grand, mais en France Louis XVI la sent mal, il commence à avoir mal au cou et ne sait pas encore pourquoi. La proposition de Kant, parue en 1784 avec son Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, pose déjà la structure de ce que nous reconnaissons comme la philosophie de l'histoire proprement dite. Une analyse de ce que pourraient être les lois universelles qui agissent sur l'histoire et permettraient de trouver une ligne de continuité et de progrès dans les errances des États qui, autrement, semblent faire n'importe quoi sur le plan militaire et diplomatique.
Le récit général sur la philosophie de l'histoire peut se construire à partir d'ici, et autant s'en débarrasser tout de suite : des visions fortement rationalistes, qui présupposent un sujet collectif constant traversant l'histoire avec un progrès cumulatif, en direction d'une finalité pleine de sens où tout ira mieux et où ce qui s'est passé avant pourra être lu rétrospectivement comme ce qui devait arriver pour qu'à la fin nous vivions tous heureux et ayons beaucoup d'enfants. Présenté comme ça, c'est assez intenable, surtout parce que nous avons perdu confiance dans l'existence de quelque chose comme une Raison garantissant le sens des choses. Mais c'est la critique classique au nom de laquelle on tient la philosophie de l'histoire pour morte. Moi, je veux sauver d'autres aspects, plus intéressants.
Le premier, c'est ce caractère d'hyperstition avant la lettre. Dans Reprise de la question de savoir si le genre humain est en progrès constant vers le mieux (rien que ça, comme titre), Kant pose qu'il s'agit de faire une histoire prophétique du temps à venir, et ce n'est pas que le vieux ait goûté aux champignons et oublié son bon vieux tribunal des limites de la raison. Comment une histoire a priori est-elle donc possible ? « Si le prophète fait et dispose lui-même les événements qu'il annonce à l'avance. » Dans ce même texte, il distingue trois façons possibles d'imaginer l'histoire : la première, qu'il appelle « conception terroriste », consiste à imaginer l'histoire comme un amas de malheurs menant à une dégradation toujours plus grande. La deuxième, c'est la conception naïve selon laquelle nous progressons moralement sans obstacles. La troisième, qu'il appelle abdéritiste, c'est l'image du rocher de Sisyphe, où l'humanité fait un progrès pour ensuite reculer, et ainsi de suite dans un cycle absurde. Ce qui m'intéresse, donc, ce n'est pas tant la façon dont Kant résout le problème du progrès que de souligner qu'il comprenait parfaitement que, s'il devait écrire un tel essai, c'était pour son effet performatif. À la base du concept moderne d'histoire, qui se détache du récit des faits passés pour devenir l'Histoire avec une majuscule, l'histoire universelle du passé, du présent et de l'avenir, il y a une conscience aiguë de la puissance modélisatrice de la fiction, qui opère politiquement sur le monde, depuis le monde. Si notre notion de l'histoire est terroriste ou abdéritiste, c'est ce que nous aurons tendance à faire. Kant comprend donc qu'il lui faut écrire autre chose.
Dans l'Histoire avec une majuscule, il y a une conscience aiguë de la puissance modélisatrice de la fiction, qui opère politiquement sur le monde, depuis le monde.
Deuxième élément que je veux retenir : la philosophie de l'histoire comme conjuration de l'absurde. En ouverture de l'Idée d'une histoire etc., etc., Kant parle du découragement qu'on éprouve à penser que « la tapisserie humaine est tissée de fils de folie, de vanité puérile et, souvent, de méchanceté et de rage destructrice ». Hegel, dans ses leçons sur la philosophie de l'histoire, dit :
Ce qui nous accable, c'est que la plus riche figure, la vie la plus belle, trouve son déclin dans l'histoire. Dans l'histoire, nous marchons parmi les ruines de ce qui fut éminent. L'histoire nous arrache à ce qu'il y a de plus noble et de plus beau, à ce qui nous intéresse. Les passions l'ont fait succomber. C'est périssable. Tout semble passer et rien ne demeurer. Tout voyageur a ressenti cette mélancolie.
Et Marx, sans doute le zénith de la philosophie de l'histoire moderne en tant qu'il est la philosophie de l'histoire appelant ouvertement à l'action, a écrit :
La critique de la religion est donc, en germe, la critique de la vallée de larmes dont la religion est le reflet sacré. La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l'homme traîne une chaîne qui ne console plus, que la fantaisie n'embellit plus, mais pour qu'il rejette cet esclavage et cueille la fleur vivante.
J'ai choisi de citer textuellement parce que l'ensemble des métaphores qu'ils emploient est important pour comprendre la construction d'un système philosophique et historique comme grande hyperstition, grand ensemble de métaphores qui proposent une nouvelle façon de comprendre l'histoire. L'angoisse de l'absurde chez Kant, la tristesse de ce qui disparaît chez Hegel et, chez Marx, la rage de voir que la vie est une belle merde pour la majorité de l'humanité. La philosophie de l'histoire imagine un sens à l'histoire parce qu'elle veut faire quelque chose face à ce vide. C'est aussi la modernité qui rejette le scepticisme. Kant imagine donc qu'il existe chez l'humain une disposition naturelle qui nous fait tendre vers la réalisation de la liberté ; Hegel propose que la Raison guide le cours des choses à la manière de la Providence, et que la chute de ce qui est grand ne doit donc pas nous attrister, puisqu'il s'agit d'un renouvellement nécessaire vers quelque chose de meilleur. Pour Marx, qui critique l'élément religieux de cette explication hégélienne, il ne faut pas s'en remettre à la Providence mais prendre l'affaire en main.
Les deux aspects que j'ai voulu retenir, Nietzsche les perçoit à l'époque où la philosophie de l'histoire commence à tomber en disgrâce. Allez donc (re)lire ce texte monumental qu'est De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie. Comme les Grecs, qui pouvaient fuir le chaos dans une métaphore, nous pouvons nous aussi fuir l'absurde dans une fiction qui nous pousse à agir. Ce n'est pas un hasard si la philosophie de l'histoire est apparue dans les décennies qui entourent la Révolution française. L'épuisement d'un modèle historique, le changement violent qui en propose un autre, et l'idée forte que, comme le disait Tocqueville avec inquiétude, « maintenant que le passé n'éclaire plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres ». La philosophie de l'histoire de la modernité n'est pas seulement une conception positiviste de l'avenir, c'est un appel humaniste à l'action, à prendre en charge la transition entre passé et avenir. Souvent consciente qu'installer un nouveau modèle imaginaire demande pas mal de flingues : c'est pourquoi nous reconnaissons dans le marxisme une philosophie de l'histoire qui appelle à monter à l'assaut du ciel.
The dead don´t die
Le XXe siècle a été dur avec la philosophie de l'histoire. On l'a accusée du nazisme et du stalinisme, on l'a désignée comme une pure prophétie déguisée, on a dynamité ses fondements métaphysiques et on l'a condamnée épistémologiquement. Dès les années soixante, elle n'était plus qu'un cadavre théorique pour tout universitaire respectable. Ce qui est intéressant, c'est que l'âme de ce cadavre anime aujourd'hui d'autres systèmes de pensée, où elle passe parfois inaperçue. Nous allons examiner ici deux cas : l'accélérationnisme et la théorie économique dans sa version libre-échangiste.
Je commence par le second, sur lequel j'ai moins à dire. Ce n'est pas un sujet sur lequel je fais des recherches, mais je fréquente des gens qui en font, et ils m'ont suffisamment convaincu pour que j'aie envie de reprendre ici leurs arguments et d'en profiter pour leur faire de la pub. Lisez donc les essais de Nicolás Lavagnino sur la fiction économique et le dernier livre d'Ezequiel Gatto, avec ses chapitres sur la monnaie et l'avenir.
L'économie est en grande partie un discours sur l'avenir (un aspect très bien traité dans cet épisode du podcast de Fio et Ruocco). Vous êtes endetté ? Eh bien, vous avez vendu votre capacité future à générer de l'argent : il y a une chose certaine dans votre avenir, c'est que vous allez devoir payer. Passons à l'échelle des nations : la géopolitique repose sur des spéculations sur l'avenir et sur la capacité qu'aura ou non chaque acteur de tenir ses promesses de paiement. Au sens le plus strict, le présent est déterminé par l'avenir. Ce qui importe ici, c'est que le discours économique, que certains ont la prétention de considérer comme une science exacte, constitue une fiction animée de la même prétention à la totalité qu'une religion : il s'arroge le rôle de donner son sens à toutes les relations sociales. Ainsi, toute décision que nous prenons, étudier ceci ou cela, avoir des enfants ou non, vivre ici ou là, nous devons la prendre en observant la manière dont notre volonté idiote participe des lois du marché. On attribue à la monnaie le pouvoir de régler toutes les autres valeurs ; l'absurde originel est recouvert par la capacité du marché à décider de ce qui est désirable ou non, de ce qui est possible ou non.
Dans une philosophie économique de l'histoire, le libre marché est le telos à atteindre, la liberté financière est la force de l'histoire qui nous garantit le mouvement, et tout obstacle qu'on lui oppose est inévitablement une erreur, puisqu'il ne fait qu'entraver la marche nécessaire des choses. Ce ne serait peut-être pas si problématique si l'intervention de l'État consistait simplement à faire payer deux ou trois impôts à Galperín ; le problème, c'est qu'en le faisant, nous irions contre la destinée manifeste. Si le chemin vers cette destinée brise quelque chose qui nous semblait précieux, on invoque le concept de destruction créatrice, où la destruction de l'ancien est la condition de l'émergence renforcée du nouveau dans une marche incessante vers l'avenir. Ou, comme l'a formulé un étrange philosophe spéculatif de l'histoire dans un discours récent :
nous ne pourrons pas retourner au paradis, parce que nous avons été chassés du paradis, mais oui, comme le disait le Rebbe, ce que nous pouvons faire, c'est amener le paradis, c'est-à-dire, ce qui fait que ce que nous allons prouver, c'est que le capitalisme est une machine divine pour générer de la prospérité et pour être plus près du paradis.
Le moteur de l'histoire, c'est l'État ou le marché ? À vous de choisir. Sauf que, cette fois, nous ne croyons pas parler de fictions mais de la très dure réalité ultime : le fric. « Des données, bro, pas du storytelling. »
Le discours économique, que certains ont la prétention de considérer comme une science exacte, constitue une fiction animée de la même prétention à la totalité qu'une religion.
Le second discours actuel où la philosophie de l'histoire est plus vivante que Mirtha Legrand, c'est l'accélérationnisme. Je ne vais pas trop m'étendre ici, car c'est un sujet qu'on a beaucoup traité dans 421, qu'il s'agisse de l'accélérationnisme en général ou de son poète maudit vedette, Nick Land, en particulier. Comme l'a bien dit Dante Sabatto dans l'article dont le lien figure plus haut, tout l'accélérationnisme peut être considéré comme un marxisme très hétérodoxe, ce qui montre clairement qu'il repose sur une philosophie de l'histoire. Mais dans le cas landien, c'est beaucoup plus fort. Le marxisme peut parfaitement survivre sans déterminisme historique, et c'est d'ailleurs la direction qu'il a de plus en plus prise depuis le début du XXe siècle.
Mais Nick Land, avec son adaptation très personnelle de la cybernétique, selon laquelle le capitalisme tout entier peut se définir comme un circuit de rétroaction positive qui renforce les déviations, capture tout simplement la futurité entière dans une boucle. Peu importe qu'on ne puisse pas prédire tel ou tel événement : le mouvement de l'avenir a été décrit, si on le croit, une fois pour toutes. La philosophie de Land, comme l'a fait remarquer Fisher dans « Terminator vs. Avatar », c'est le moteur hégélo-marxiste de l'histoire inversé : il ne s'agit pas de l'humain se libérant du piège capitaliste, mais du capitalisme pur arrachant son masque de chair. Si, dans la philosophie économique libérale de l'histoire, la liberté du marché mène à l'ordre homéostatique, dans la philosophie landienne elle mène à creuser les déviations jusqu'au paroxysme. L'absence de finalité déterminée explique qu'il n'y ait pas de telos, mais celui-ci a été troqué contre la téléoplexie : le mouvement est la finalité, la déterritorialisation capitaliste est en elle-même la fin de l'histoire.
Pour Land, la sortie de l'absurde a consisté à le couronner, à donner à l'absurde le rôle de Raison universelle et à l'élever au rang d'invariant historique. Son compagnon de la néoréaction, Curtis Yarvin, complète cela par une relecture de l'histoire américaine et moderne visant à restructurer le concept du présent (avec cette prémisse de base : nous ne devons rien aux idées comme la « démocratie » dont nous nous croyions les héritiers) en fonction de son projet d'avenir monarchique.
L'accélérationnisme de gauche est une philosophie de l'histoire dans un sens bien plus évident : depuis le Manifeste pour une politique accélérationniste de Srnicek et Williams, il se présente comme une continuation du projet moderne des Lumières ; c'est une philosophie moderne pur jus, mise à jour technologiquement mais avec le même type de téléologie humaniste. Si les philosophies de l'histoire néoréactionnaires se sont révélées plus séduisantes, c'est parce qu'il faut bien reconnaître qu'elles ont aussi été beaucoup plus créatives.
Si, dans la philosophie économique libérale de l'histoire, la liberté du marché mène à l'ordre homéostatique, dans la philosophie landienne elle mène à creuser les déviations jusqu'au paroxysme.
Je ne prétends pas pour autant faire une réduction ironique des versions actuelles, du genre « laissez tomber, ce n'est que de la philosophie de l'histoire », ni réhabiliter les versions modernes pour qu'on devienne tous rationalistes et puis merde. Ce qui m'intéresse vraiment, c'est de remettre le concept sur la table, parce que si nous le perdons, nous perdons un outil puissant pour comprendre de quoi il s'agit. Quand nous discutons de Land, de Yarvin, de Sloterdijk, nous ne discutons pas seulement de politique, nous discutons de grands récits historiques, et cela a un nom et une tradition. Et le faire à partir d'une théorie forte de la fiction ne vise pas non plus à les dénoncer comme des « mensonges », mais à comprendre ce qu'il y a de contingent dans les modélisations du monde qui se disputent le droit d'être l'image du réel.
Dans le cas de la philosophie libérale de l'histoire, elle semble avoir gagné cette bataille. Et ce n'est pas de la fiction au sens niais du terme : des gens en meurent, des gens s'enrichissent grâce à elle, il se passe de tout. Mais ce n'est pas pour autant la structure d'une chose mystérieuse appelée la réalité, c'est une configuration possible des choses qui s'en sort plutôt très bien. Ceux d'entre nous qui ne sont pas d'accord se plaignent en général de l'épuisement de l'imagination et semblent lui demander, au lieu d'être une faculté assez limitée qui fait des collages d'expérience, d'être une machine à créer ex nihilo dotée de la puissance performative de changer le monde. Alors on tourne en rond entre l'humanisme volontariste « Imagine plus vite, ils sont en train de nous battre ! » et l'antihumanisme satirique « Tu ne peux rien imaginer du tout, pauvre primate, le futur est en marche et toi, crétin, tu t'es mis en travers de sa route ». Espérons que se rappeler comment agissent les fictions qui configurent l'imagination politique et historique nous aide à trouver un chemin quelque part entre les deux.
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